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Article publié dans la revue LAVE N°212

Etna – Souffle de Vie

Sylvie JABOT

[ Fin juillet, nous avons eu la chance de pouvoir séjourner une semaine dans un gîte sur les pentes de l’Etna à Puntalazzo. Grâce à l’accompagnement de Pippo Scarpinati, de Muriel et d’Aurélien, nous étions à pied d’oeuvre pour pouvoir explorer cette montagne qui nous est apparue grandiose et dominante. ]

1.  Rond de l’Etna le 28 juillet 2023
Image © Sylvie JABOT

        Installés dans notre gîte, nous observons depuis la terrasse le superbe panache de fumée blanche à son sommet (3350 m), nous prenons la mesure de ce que nous allons découvrir. Compte tenu de son âge 500 000 ans, on imagine déjà que « A muntagna », comme disent les siciliens, a mille histoires à raconter depuis sa naissance à la fin du quaternaire.

        Ses dimensions nous donnent le vertige : son diamètre dépasse les 60 km, son périmètre de base est de 200 km et sa superficie de 1250 km2. Avec ses 250 cratères latéraux, il est le plus haut volcan terrestre actif de la plaque eurasienne.

        Dans son livre «Le Speronare », Alexandre Dumas s’exclamait en 1842 : « Jamais je n’avais vu Dieu de si près et par conséquent si grand ». C’est bien au pied du cratère central que nous avons ressenti cette force qui nous dépasse.

        On dirait que l’Etna est à la recherche d’un changement permanent tant ses cratères sommitaux donnent l’impression d’être en perpétuelle évolution.

        Au cours de nos fabuleuses randonnées découvertes, l’Etna nous a offert un éventail d’inspiration. Il n’est pas difficile d’enjoliver le réel grâce aux multiples interprétations possibles du paysage.

        Compte tenu de son ancienneté et de sa structure, le spectacle naturel est unique. L’Etna abrite différents étages de végétation, ses pentes sont divisibles en zone cultivée, en zone boisée et en zone déserte. Les études menées par les scientifiques sont découpées comme suit : De 1000 m à 1500 m, de 1500 m à 2400 m et + de 2400 m.

        Nous avons pu observer plusieurs zones en parcourant la Valle del Bove, le Monte Nero et la grotta dei Lamponi ainsi que la partie des cratères sommitaux.

        

2.  Le sommet de l’Etna, le cratère Sud-Est
Image © Sylvie JABOT

3.  Les dykes de la valle del Bove avec en arrière-plan le monte Centenari (1852). Image © Sylvie JABOT

La vallée del Bove (1900-2400 m)

        Nous découvrons une vallée mystérieuse que l’on pourrait aisément décrire comme un décor de théâtre ou encore comme une dépression en forme d’amphithéâtre d’environ 4 à 5 km de large. Dans l’immense goulet très raviné que nous descendons, la pente oscille entre 30 et 45°.

        En matière de botanique, la fascinante vallée del Bove (vallée du boeuf) offre un panel intéressant d’espèces endémiques. Entre 1500 et 2400m, se trouve la majeure partie de ces espèces.

        Au pied et le long de ses flancs, la vallée s’anime quand notre regard embrase des bouquets de Genista aetnensis papilionacées. Cet arbuste à fleurs jaunes est endémique de l’Etna. Nous avons la chance de le découvrir en fleurs. Ses fleurs sont particulièrement nectarifères et odorantes. Nous savourons son parfum tout au long de la descente. Le genêt de l’Etna peut atteindre des hauteurs importantes, 5 m de haut. Les genêts s’harmonisent magnifiquement avec la présence des nombreux dykes spectaculaires qui les entourent. Jusqu’à la création du parc de l’Etna en 1987, le bois des genêts servait à la fabrication du charbon de bois. En outre, ses branches fleuries étaient utilisées pour teindre la laine ou la soie en jaune.

        La présence de bouleaux à cet endroit nous interpelle. Le bouleau que l’on trouve entre 1300 et 2100 m est une espèce qui était bien implantée dans toute la région méditerranéenne durant la dernière glaciation il y a 115 000 ans. Lors du réchauffement climatique, le bouleau a trouvé refuge sur les pentes les plus élevées de l’Etna. Il s’est adapté aux contraintes spécifiques du milieu (climat chaud en été, sol instable). Son système racinaire très étalé le stabilise sur les pentes raides et son écorce d’un blanc éblouissant renvoie les rayons du soleil trop ardents de l’été. Autre particularité, le bouleau de l’Etna peut avoir plusieurs troncs et atteindre une hauteur de 4 à 15 m. Autrefois, on fabriquait un papier à partir de son écorce lisse.

        

4.  Le bouleau de l’Etna (Betula aetnensis)
Image © Sylvie JABOT

5.  Coussins d’astragalus siculus sur lesquels se sont installés le Tanacetum siculum
Image © Sylvie JABOT

Monti Sartorius (1700 m)

        Au milieu des bouches effusives et des cavités géantes à l’intérieur des cratères, cette partie abrite la plus vaste forêt de bouleau de l’Etna.

        La « boutonnière » des sept cratères Sartorius existe depuis 1865 et offre de belles collines de lave noire parsemées de bouleaux mais aussi de pins. Le « pinus nigra calabrica » est un bel exemple d’adaptation. Présent entre 800 et 2000 m, il résiste très bien aux changements brusques de température : de 30°C en été à – 15°C en hiver.

        

6.  La fleur du Tanacetum siculus
Image © Sylvie JABOT

7.  Des touradons de hautes herbes (graminées) en mottes colonisent les pentes du volcan
Image © Sylvie JABOT

Monte Nero et Grotta dei Lamponi (1500 – 2400 m)

        Dans cette zone de la partie Nord, les paysages sont d’autant plus étonnants qu’ils abritent un certain nombre d’organismes végétaux qui ont trouvé refuge. Non seulement, ils trouvent refuge mais ils expérimentent des capacités de colonisation et d’adaptation rapides sur des sols jeunes et aux conditions environnementales changeantes.

        Entre les sables et les lapilli vivent les coussinets typiques de la saponaire ( Saponaria sicula ) et de l’astragale de Sicile ou astracanthe ( Astracantha sicula ) toutes deux endémiques de l’Etna.

        Les spécificités de la Saponaire méritent d’être évoquées car le rhizome, les tiges et les feuilles contiennent de la saponine. Quand les feuilles et les racines sont écrasées dans l’eau, elles produisent une mousse savonneuse que les romains utilisaient beaucoup contre les démangeaisons et les maladies de peau. Elle a également été longtemps utilisée comme substitut du savon pour laver le linge.

        Il existe également une légende selon laquelle Aphrodite, la déesse de l’amour et de la beauté a placé ses coussins sur l’Etna pour rappeler à tous que l’amour et la beauté peuvent s’épanouir même dans les plus grandes impossibilités et répugnances. Certains prétendent également que ces coussins délicats sont les lits des fées, des gnomes et d’autres créatures merveilleuses.

        Quant à l’Astragale, se réfugient entre ses épines protectrices de nombreuses espèces dont la violette de l’Etna (viola aetnensis), la ceraiste mineure ( Cerastium minus ) entre autres.

        Même si l’astragale a l’air confortable, ils ont de longues épines. C’est pourquoi, l’astragale est aussi appelée en plaisantant «coussin de belle-mère».

        On a également trouvé l’astragale en association avec d’autres espèces typiques tels que le genièvre de l’Etna ( Genista aetnensis ) ainsi que le laiteron ( Berberis aetnensis ).

        Nous croiserons souvent sous nos pas une autre espèce endémique : le Tanacetum siculum dont nous admirons les couleurs d’un jaune éclatant.

        

8.  La saponaire sicilienne (Saponaria sicula)
Image © Sylvie JABOT

9.  Séneçon de l’Etna (Senecio aetnensis)
Image © Sylvie JABOT

Grotta del Diavolo

        Dans ce secteur, les paysages sont plus désertiques mais les lignes et les courbes sont harmonieuses et douces. En traversant cette zone, j’ai souvent eu l’impression qu’un peintre était passé par là pour y déposer quelques touches de couleur blonde. De nombreux touradons de hautes herbes (graminées) en buttes ou en mottes colonisent petit à petit les pentes.

        

10.  Séneçon de l’Etna (Senecio aetnensis) et rumex de l’Etna (rumex aetnensis)
Image © Sylvie JABOT

11.  épilobe en épi (Epilobium angustifolium)
Image © Sylvie JABOT

Cratères sommitaux

        Lors de notre ascension entre 2450 m et 3000 m vers les cratères sommitaux, nous avons fait le constat que peu de plantes s’adaptent aux conditions difficiles et réussissent à survivre. Néanmoins, les plantes qui y vivent constituent un groupe pionnier caractérisé par la présence de bouquets rouges de Rumex aetnensis. Le rumex (en français oseille) de l’Etna pousse sur des sols peu profonds, de préférence sur du sable volcanique ou des matériaux meubles, ce qui lui confère une importance capitale dans la colonisation des nouvelles laves.

        Le rumex, bien connu des romains favorise la production de salive et aide ainsi à lutter contre la soif. C’est de là que vient son nom : le mot latin ruminare signifie mâcher ou ruminer. Le rumex contient aussi beaucoup de vitamine C et était aussi utilisé comme remède contre le scorbut.

        Il s’agit d’un vrai défi pour ces quelques plantes qui parfois ressemblent à des intrus dans ces déserts de lave.

        Nous faisons le constat de l’impressionnante richesse de l’Etna en espèces végétales. Il existe également un degré élevé d’espèces endémiques lié à son isolement géographique, géologique et climatique, autant de facteurs importants de spéciation agissant sur les flux génétiques de la population.

        La richesse de la flore vasculaire correspond à peu près à un tiers de la flore sicilienne tandis que la composante endémique correspond à plus d’un cinquième de l’endémisme sicilien.

        En fournissant des habitats adaptés pendant les périodes climatiques froides, les zones refuges limiteraient l’extinction des espèces tout en favorisant l’émergence de nouveaux taxons.

        Nous terminons notre séjour sur les pentes de l’Etna avec en mémoire de superbes images mais aussi en ayant pris conscience de cette beauté arcane où les forces destructrices mais aussi créatrices se fondent.

        Un grand merci à Pipo, à Muriel et à Aurélien pour nous avoir guidés tout le long de ces randonnées.

Bibliographie

– Emile Chaix (1891) : La vallée del Bove et la végétation de la région supérieure de l’Etna. « Le Globe » revue genevoise de géographie, pp.1-32.
– Sciandrello S, Minissale P, Giusso del Galdo G. (2020) : Vascular plant species diversity of Mt. Etna (Sicily) : endemicity, insularity and spatial patterns along the altitudinal gradient of the highest active volcano in Europe. Peer J 8:e9875 https://doi.org/10.7717/peerj.9875
– Jean-Claude Tanguy et Dominique Decobecq (2009) : Dictionnaire des volcans. éd. Jean Paul Gisserot. 256 p.
– Blog : histoiresdeforets.com (Annik Schnitzler-Lenoble)
– etnanatura.it

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